Travail, sexe et État. Une démarche anthropologique

Travail, sexe et État. Une démarche anthropologique

Un article de Laurent Bazin et Monique Selim de la revue Variations, 2012

La « crise des subprimes » en 2007-2008 puis la « crise de la dette » qui s’amorce en 2011 ont contribué à replacer l’attention médiatique, en Europe, sur la question du travail, de sa précarisation et du démantèlement de ses protections. Ce regain d’actualité se traduit par une multiplication des publications scientifiques sur le travail ces dernières années, qui comportent une dimension « genrée » de plus en plus présente. Le travail, comme objet scientifique, avait en effet été relativement éclipsé dans les années 1990, le débat philosophique sur la « fin du travail » se présentant précisément comme le symptôme de cette élision. Un « retour sur la condition ouvrière » (Beaud, Pialoux, 2005) et sur l’observation du travail (Arborio et alii, 2008) s’opère, pour mettre en évidence notamment la fragilisation des statuts d’emploi dont sont victimes en premier lieu les femmes, les nouvelles formes de domination dans le travail2, ainsi que la souffrance (Dejours, 2000) et les résistances qu’elles suscitent.

L’accroissement colossal des inégalités au niveau mondial en constitue un décor, peu articulé avec la question du travail, sinon dans son aspect global, statistique, de la répartition des richesses et des revenus. En revanche, à travers le prisme du genre, l’inégalité homme/femme perdurante est devenue une sorte de parangon des inégalités et des discriminations.

Les délocalisations, la mondialisation des processus productifs, la concurrence internationale exacerbée autour de la question du « coût du travail », les succès des pays émergents — comme les dragons asiatiques vingt ans auparavant — font porter l’intérêt, avec souvent de grandes confusions, sur la différenciation des modalités du travail dans les diverses régions du monde. Peu de travaux scientifiques, cependant, mettent en œuvre une véritable perspective comparative. D’un autre côté, le cycle de l’endettement des États et des ajustements structurels, qui s’ouvre en Afrique dans les années 1980 pour se refermer sur l’Europe en 2010, rappelle plus que jamais qu’on ne peut raisonner sur une partition nord/sud du monde. Un comparatisme rigoureux invite à réfléchir à la fois sur l’unicité des processus et leur singularité dans chaque contexte, dans chaque situation. Ces remarques soulignent l’intérêt d’une approche anthropologique du travail — qui se situe à l’opposé d’une optique ethnographique (Bazin, Selim, 2002) — capable d’analyser précisément les rapports de travail en les replaçant dans leur architecture sociale, d’en appréhender les transformations et en les situant par rapport aux dynamiques sociales et politiques propres à chaque société, ainsi qu’aux processus globaux auxquelles elles sont confrontées.

Les crises récentes apparaissent comme autant de moment où l’État se révèle un acteur clé du travail, et le travail une question politique centrale. Si la puissance publique est au cœur de la répartition des richesses et de leur partage entre capital et travail, si son rôle est essentiel dans la régulation des systèmes de protection sociale, la place de l’État dans le travail ne se réduit cependant pas à la gestion des équilibres économiques. Pour le faire apparaître clairement, il convient d’examiner dans chaque contexte socio-historique, les modes spécifiques d’édification de l’État, ainsi que la manière dont la figure imaginaire de l’État s’inscrit dans les configurations du travail.

Nous proposons dans cet article un passage en revue épistémologique de cette question sur un double niveau. Dans un premier temps, il s’agira de resituer rapidement la manière dont l’État et le travail sont liés dans les paradigmes des sciences sociales, pour montrer l’évolution des optiques scientifiques et proposer une approche anthropologique mettant en lumière l’importance de la figure de l’État dans les rapports de travail. Dans un second temps, nous nous attacherons plus spécifiquement à examiner le développement récent d’une problématique « genre et travail », pour montrer là encore l’oubli tendanciel de l’État. Les perspectives proposées seront illustrées par des travaux réalisés par les auteurs en Algérie et en Chine.

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